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ROBERT STEICHEN, LA VIE AU PLUS PRES

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Par Françoise Hiraux – Service des archives de l’UCL

La vie n’est pas comme on l’écrit en biographe, chronologie et liste de faits en main. Chaque instant et chaque geste rassemblent, relancent et déploient l’enfance, les élans, les peurs et les doutes, les confiances et les savoirs, l’affection, les conflits, les découvertes et les rencontres... Une vie ne se résume pas, ni ne s’explique à partir de causes dûment estampillées. Mais elle a des teintes et des accents. Celle de Robert Steichen est faite du besoin d’aller là où est la vie, là où sont les hommes et là où il est.

La vie ne connaît pas les frontières

Robert Steichen naît en 1941 dans un Luxembourg annexé par le Reich, mais sa mère est allemande et sa famille maternelle paie un lourd tribu de souffrances et de deuils à la guerre. Et si la langue de sa petite enfance est l’allemand, il devient un écolier néerlandophone puis un élève francophone en humanités où il apprend aussi le latin et le grec. Il y ajoutera ensuite l’anglais et l’espagnol.

À six ans, il vadrouille avec ses amis dans les labyrinthes de la vieille forteresse de Luxembourg et à quatorze, il débute ses voyages qu’il ne lâchera plus : il faut sortir, aller, découvrir. Nulle frontière non plus avec le passé. Son enfance et son adolescence s’enchantent de la géologie, de la paléontologie, de l’égyptologie et de l’histoire des civilisations.

L’étudiant en médecine à Louvain qu’il devient s’échappe des auditoires qui voudraient réduire la vie aux lois de la physiologie et l’étouffent sous l’horrible prétexte d’y préparer. Il se fau- file dans les autres facultés pour écouter les cours qui parlent de l’existence et fréquente le Cercle des étudiants étrangers qui est l’un des plus vivants avec la Mémé (la Maison médicale, cercle des étudiants en médecine). « Le monde est trop grand, trop varié, trop gai pour l’ignorer. Il faut voyager. » Il sillonne chaque été la Méditerranée et passe, les dix autres mois de l’année universitaire, des journées entières « à dessiner avec ardeur la statuaire nègre au Musée de Tervuren, découvrant combien elles vivent, grimacent, rient, s’agitent, dansent. »

En 1966, tout juste diplômé, il déborde la médecine et choisit la psychiatrie qu’il accompagne, dans la foulée, d’une licence en sciences familiales et sexologiques et d’une autre en psychologie ainsi que d’une formation en anthropologie culturelle et sociale. Il suit une analyse pour devenir psychothérapeute.

Robert Steichen fut toujours attiré comme le fer par l’aimant vers les lieux qui bougent et qui discutent. Il participe au grand moment de libération et de réflexion psychiatriques de la fin des années 1960 et du début des années 1970 où toutes les pensées ont la parole et où le doute – brouilleur par excellence des frontières – est plus précieux que les certitudes, les questions plus urgentes que les réponses toutes prêtes. S’il est attaché – c’est ainsi que l’on dit dans le jargon universitaire – successivement à la Faculté de médecine (1971-1991) puis à la Faculté de psychologie (jusqu’en 2006), il détone dans les deux, paraissant tantôt trop « psy » et tantôt trop clinicien. L’Institut inter-facultaire des sciences familiales et sexologiques à l’UCL a certainement constitué le lieu institutionnel dans lequel il a pu le mieux évoluer. L’enseignement et l’accompagnement des doctorats qui mettaient en jeu le partage, la discussion, le désir de comprendre et la curiosité qui déborde ont été son essentiel et sa passion. En même temps qu’il enseigne et s’adonne à la recherche dans ce qu’il définit comme l’anthropologie clinique, il mène également une activité de thérapeute, à l’École de santé publique de l’UCL à Woluwe à partir de 1971 puis au Centre de psychologie clinique qu’il crée à Bruxelles en 1975.

La vie bat

« C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme », chante Renaud. La vie agite ainsi notre existence. Elle contient une force propre, la vitalité, tout à fait singulière et bien plus puissante que la volonté et la raison. Robert Steichen en pressent une première fois la réalité durant ses années d’études en médecine où il s’adonne à la peinture avec joie et bonheur dans un grenier de Louvain et se passionne pour les créateurs du xxe siècle les plus épris de mouvement.

La rencontre décisive a lieu en 1965, à l’Hôpital universitaire de Lovanium (aujourd’hui Université de Kinshasa) où il effectue son stage de dernière année de médecine. Il y découvre l’évidence bantoue que des forces vitales traversent l’individu. Ce sont elles qui permettent les activités physiques, sociales et morales. Elles s’expriment dans la sexualité et la procréation, dans la résistance face aux agressions. Toute maladie et tout malheur, souffrance et contrariété, dépression et fatigue, injustice et échec sont considérés comme une diminution des forces vitales. Guérir c’est être de nouveau habité par les forces vitales.

Une découverte qui bouleverse les lignes. La vitalité est plus puissante que la volonté et nous sommes faits avant tout de présence. Robert Steichen franchit le pas et opte pour la psyché et la culture. Dès son retour en Belgique, il entreprend une spécialisation en psychiatrie.

La vie appelle le plus grand soin

Vivre, c’est avancer en haute mer. Le péril est là, mais aussi les moyens – ou, du moins, certains moyens – de le conjurer. Dans chaque culture, de vieux récits expliquent le monde et exposent, avec mille prudences, les forces qui y sont à l’œuvre. Des forces bénéfiques peuvent réduire l’effet des maléfiques. C’est ici qu’entre en jeu le pouvoir des paroles, des gestes et des objets qui les porte les uns et les autres.

Robert Steichen comprend tout cela progressivement et se donne un projet de recherche qui le conduira au Congo, au Rwanda, au Burkina Faso, en Gambie et au Sénégal ; en Égypte, en Tunisie et au Maroc ; en Inde, dans l’Himalaya, en Malaisie, en Indonésie, en Thaïlande, au Laos et au Cambodge ; dans l’Amérique andine, l’Amazonie brésilienne et parmi les peuples mayas de l’Amérique centrale. Partout, il ira à la rencontre de ceux qui lui expliqueront la façon dont ils ménagent les forces qui entourent la vie des hommes et des groupes. Il rencontre et interroge les devins, les chamanes, les prêtres-guérisseurs, les herboristes, les sorciers et tous les autres médiateurs qui traitent les causes visibles et invisibles des différentes formes du mal qui Salle des malades à Lovanium (Congo), années soixante. Tirage argentique. Archives de l’UCL affectent les humains. Il assiste à des rites de divination, de guérison et d’exorcisme, et s’engage à plusieurs reprises dans le rôle de patient.

La collection qu’il avait débutée à l’Hôpital de Lovanium et sur les marchés de Kinshasa en 1965 soutient intimement son travail de compréhension car les paroles et les objets vont de pair, partout où il est allé et, en vérité, dans toutes les sociétés. En Égypte, en 1968, il apprend après de longues conversations répétées nécessaires pour ouvrir les cœurs et les confidences, comment les paysans de Louxor recourent à la magie des amulettes bien antérieure à l’Islam pour se protéger des esprits qui rôdent à la lisière du monde humain dont, quelques années plus tard, des travailleurs marocains en Belgique victimes d’accidents du travail lui révèlent à leur tour la présence inquiétante dans les lieux sombres et semi-désertiques des chantiers inhabités la nuit.

Les objets qu’il ramène de ses voyages ont trait aux manifestations des divinités et aux transactions à mener avec les forces de toutes sortes. Ils consistent en des patrimoines sacrés, des instruments de culte, des effigies et des amulettes protectrices, des écritures dotées de pouvoir... Ils tiennent leur valeur de signifiants de leur enveloppement par trois ou quatre niveaux de parole. Le premier est celui du récit qui les entoure là où ils sont utilisés. Le deuxième procède des significations que leur ont données les interlocuteurs de Robert Steichen au cours de ses séjours anthropologiques. Pour lui-même, c’est très important et ces objets transplantés deviennent « avant tout des traces de rencontres » et le résultat d’une histoire relationnelle. En quatrième lieu enfin, intervient un discours scientifique mobilisé dans des cours, dans des ateliers de réflexion, dans des publications.

Mais, « l’humilité est de mise. Mes hôtes me faisaient don de leur hospitalité et informations qu’ils n’étaient vraiment pas obligés de consentir. Il faut qu’ils y trouvent un bénéfice selon les règles locales de la réciprocité ou de la rétribution en services, contre-valeurs ou numéraire. Pas toujours évident. Pour faire ce métier, il vaut mieux être un peu doué pour la ruse et, en même temps, savoir freiner ses mécanismes paranoïdes d’interprétation et de projection. Il s’agit d’accepter les risques inhérents à tout don de confiance, surtout dans un contexte où on ne domine rien mais où on est à la merci de l’autre. C’est cette dimension de qualité relationnelle qui détermine entièrement le succès ou l’échec d’une recherche de terrain en anthropologie. »

Nous reviendrons dans le prochain Courrier sur toutes les questions que Robert Steichen n’a pas manqué de poser à propos du sens de ses vagabondages « scientifiques » et de la portée de son travail anthropologique. « Comment [par exemple] passer des informations à la construction de données transmissibles ? Comment [par ailleurs] regarder, lire, entendre, comprendre ces objets venus d’autres cultures ? S’agit-il des derniers restes de sociétés en voie de disparition ? Simples objets de curiosité bons pour la décoration, objets didactiques et folkloriques, témoignages de sociétés en souffrance ? Ou alors objets utilitaires toujours en usage, œuvres d’art et d’artisanat avec une recherche esthétique, marqueurs identitaires qui s’imposent dans une stratégie de visibilité des dites minorités ethniques, témoignages de vitalité de peuples autochtones réclamant leur droit à une place dans les états nations ? »

Les voyages de Robert Steichen et la collection qui les double n’ont cessé de répondre « avant tout à la nécessité vitale d’être étonné et de comprendre, comme on le peut, les questions têtues et parfois obsessionnelles de la réalité humaine et de l’identité de chacun. » Quelles sont les préoccupations de la vie? « La vie humaine, qui en tant que processus biologique n’a pas de sens humain car son seul objectif est la propagation de la vie anonyme, doit trouver un sens ailleurs. Ce sont les hommes qui se construisent un sens dans la mesure de leurs moyens et à leur propre usage. »

Et lorsque Robert Steichen dit de Claire qu’elle est la femme de sa vie, c’est de cette vie qui va et qui est partout, qui ignore les frontières et qui veut conjoindre ce que les conventions répartissent en cases séparées dont il parle.

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